› Debord à ras bord

Posté le : 03-06-2006 Catégorie: Actualité

(Ce texte est paru originellement dans Libération, le 25 mai 2006).

 

 

 

La reparution des textes de Guy Debord en une seule main, à un prix abordable et dans une édition soignée, permettra à ceux qui se ruent sur les sites Internet qui lui sont consacrés, d'avoir ses textes de référence sur papier (1).

 

S'ils ne cherchent pas à transformer leur auteur favori en icône, ils s'épargneront la préface de Vincent Kaufmann. On sait ce que valent les thuriféraires officiels. Kaufmann ne dépare pas du lot. Il est dommage qu'une pensée qui se veut si critique inspire des textes aussi serviles.

 

Et pourtant les sujets d'interrogations sur l'auteur de Panégyrique ne manquent pas. Quand ils sont évoqués ici (les exclusions assorties d'insultes dans l'Internationale situationniste, sa systématique « historiographie de lui-même »), ils sont passés purement et simplement au bénéfice du maître.

 

Pourtant un esprit un tantinet impertinent trouverait de quoi se poser des questions. Par exemple sur cette réécriture permanente de sa propre histoire, autojustification injuste avec les autres, sans distance, sans humour et complaisante envers lui-même. D'autres sujets (la récupération publicitaire de Debord, le peu de nouveauté de la Société du spectacle, son texte le plus connu, la hargne de Debord envers ceux qui l'ont précédé, comme Castoriadis ou Lefebvre) ne sont pas même affrontés.

 

Pour les bémols, il faudra aller pêcher ailleurs. Cité Champagne esc. i, appt 289, 95-Argenteuil, mémoires de Gérard Guégan sont le revers de l'oeuvre de Debord. C'est en effet avec la même mauvaise foi, la même violence, que Guégan y épingle (entre autres) son ennemi éternel, celui qu'il ne manque pas d'appeler par son prénom complet Guy-Ernest. Cité Champagne conte les trois premières années des éditions Champ Libre, bouffée d'air gauchiste de l'après-mai 68, guérilla menée sur le front des livres, dont l'auteur a été le fondateur avec Gérard Lebovici, qui finança l'aventure (2). Guégan ressuscite cette époque qui voyait la pensée libertaire ressortir des catacombes, les femmes se révolter contre leur condition, le communisme être pris pour ce qu'il était, une escroquerie tragique, et des milliardaires comme Gérard Lebovici se mettre en tête d'aider la « révolution ». Avec un tel parrain, le nouvel éditeur, admirateur de Paul Léautaud ne pouvait éviter de croiser la route de Debord, nouvel ami du patron. Cette rencontre se passa mal.Guégan évoque un penseur surestimé et se souvient avoir dit à Lebo : « C'est un poseur et un fourbe et je les déteste... »

 

Pour trouver des avis plus modérés, on lira Ivan Chtcheglov, profil perdu. Jean-Marie Apostolidès, spécialiste de Tintin, Louis XIV et auteur de Tombeaux de Guy Debord (1999), et Boris Donné, amoureux de Racine, d'Eschyle et éditeur de Mémoires de Guy Debord (chez Allia), y retracent la vie tragique de l'un des rares compagnons du situationniste en chef que celui-ci a gardé en estime. Dans In Girum Imus Nocte et Consumimur Igni, ne dit-il pas de lui : « On eut dit qu'en regardant seulement la ville et la vie, il les changeait. (...) Les profondeurs et les mystères de l'espace urbain furent sa conquête. » Debord rencontre Chtcheglov le 16 juin 1953, « le jour où tombe la nouvelle de la révolte des ouvriers de Berlin-Est » et l'exclut (3) un an plus tard. Entre-temps, expliquent Donné et Apostolidès, le fils d'immigrés ukrainiens, poète hypersensible , sera l'inspirateur de thèmes fondateurs de l'attitude situationniste. Et il sera choqué « par [la]volonté de puissance... » de son nouvel ami. La rupture entre les deux jeunes gens (ils ont à peu près vingt ans) aura des conséquences dramatiques sur l'esprit d'Ivan. Le reste de sa vie sera un cauchemar, avec une plongée dans la folie, drame qui semble avoir fait naître une certaine mauvaise conscience chez le maître en exclusion.

 

Une remarque : si Allia n'éditait ces « situs » et lettristes vomis par Debord, les Jean-Michel Mension, Ralph Rumney, Asger Jorn et aujourd'hui Patrick Straram (4) ou Ivan Chtcheglov, tous compagnons de rêverie du chef, seraient oubliés. Alors que le « maître » est devenu la référence obligée de tous les petits messieurs du radicalisme chic, ceux qui se complaisent « à ressasser les calamités de l'époque sans jamais proposer quoi que ce soit qui ressemble à une amélioration possible et politiquement réalisable » (Jacques Bouveresse).

 

Et « l'OEuvre » ? Les textes autobiographiques de Debord, Panégyrique, Cette mauvaise réputation, reprises du style des bons auteurs du XVIIe siècle et empreints d'une mélancolie sans appel, possèdent un charme qui ne risque pas de se démoder. La Société du spectacle, si souvent cité, est en revanche bien surestimé.

 

Pour la vision critique et réaliste de l'époque, on peut préférer George Orwell (que Debord apprécia), Hannah Arendt (qu'il ignora) ou Cornélius Castoriadis (qu'il a pillé puis voué aux gémonies). Plus remarquable chez Debord fut sa critique « journalistique » et précoce des croyances pseudo-léninistes de son temps, celles des communistes « orthodoxes », supporters d'un régime étouffant, et celle des maos. En 1967, au moment où la « Grande Révolution Culturelle » fascine une foule de futurs littérateurs, philosophes, producteurs de cinéma et journalistes, Debord écrit « Le point d'explosion de l'idéologie en Chine » texte violent et lucide, qui aurait pu faire comprendre aux « débris gauchistes » des pays occidentaux, « toujours volontaires pour être dupes des toutes les propagandes à relents sous-léninistes » ce qu'était en vérité l'objet de leur flamme. Aujourd'hui, la Chine a abandonné ces jeux. Elle est devenue l'usine du capitalisme mondial. Et les croyances, que dénonçait Debord, se sont évanouies.

 

Edouard Waintrop 

 
 
 

(1) Christophe Bourseiller, biographe non officiel de Debord (Vie et mort de Guy Debord, Plon), remarquait, il y a quelques années dans « le Magazine littéraire », quelques sites parmi lesquels nous retiendrons : /www.nothingness.org/SI/ en anglais, www.sindominio.net/ash/ en espagnol et www.chez.com/debordiana en français.

 

(2) La suite sera contée dans un futur tome deux.

 

(3) L'exclusion fut sa manie de roi fou, sa manière de singer Staline, qui disait que le parti se renforçait en s'épurant.

 

(4) Allia publie aussi Les bouteilles se couchent, roman de Straram sur les virées des lettristes internationalistes chez Moineau (140 pp., 6,10 €).